12.09.2017, 00:01  

La vraie fausse nappe des Da Silva

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Maria Belo (à gauche) et Corinna Weiss trinquent au-dessus de l’œuvre de Gerson Bettencourt Ferreira.

 12.09.2017, 00:01   La vraie fausse nappe des Da Silva

Par camille pellaux

LA CHAUX-DE-FONDS - Quartier général questionne la notion d’art contemporain.

Qu’est-ce que l’art? Quels sont les critères qui permettent de définir une œuvre d’art? Si ces questions ne peuvent que demeurer sans réponse, l’espace d’art contemporain chaux-de-fonnier Quartier général (QG) propose à ses visiteurs de se forger eux-mêmes une opinion. La forme est originale puisqu’on y aborde la problématique en investissant l’appartement des Da Silva, où s’entrecroisent œuvres d’art,...

Qu’est-ce que l’art? Quels sont les critères qui permettent de définir une œuvre d’art? Si ces questions ne peuvent que demeurer sans réponse, l’espace d’art contemporain chaux-de-fonnier Quartier général (QG) propose à ses visiteurs de se forger eux-mêmes une opinion. La forme est originale puisqu’on y aborde la problématique en investissant l’appartement des Da Silva, où s’entrecroisent œuvres d’art, ready-made, objets du quotidien et artefacts artisanaux. Visite en compagnie de la commissaire Corinna Weiss et de Maria Belo, une importante contributrice et actuelle présidente du Conseil général de la ville de La Chaux-de-Fonds.

Appartement fictif

Comment s’agencent les intérieurs, quels choix faisons-nous pour animer notre espace? C’est en voulant répondre à cette interrogation et plus largement à la distinction que nous effectuons chacun pour donner de la valeur aux objets, qu’est né le projet de cette exposition dans l’esprit de la commissaire.

En recréant un appartement portugais fictif (et son jardin), QG ne cherche donc pas tant à ethnographier un intérieur typique, forcément idéalisé, qu’à sonder la mémoire et les représentations des artistes et contributeurs de cette exposition liée au Portugal. En pénétrant dans la structure, nous comprenons rapidement que plusieurs thèmes vont conduire, de manière sous-jacente, cette réflexion. Migration, exil, histoire, les pièces indiquent chacune qu’une tranche intime de ce pays s’est invitée dans les Montagnes.

De l’art ou du cochon?

Alors, même si l’ensemble donne une apparence très hétérogène, résultat d’une large contribution de la communauté portugaise, la réflexion première, à savoir «qu’est-ce que l’art?», affleure lorsque les œuvres se fondent complètement dans un décor d’autant plus trompeur que le public peut interagir. Le fait que ce décor semble figé dans une époque révolue renforce encore le trouble: ce cataplana de Marisco est-il un objet d’art? Et ce gril portatif en forme de cochon? A moins que ce ne soit la nappe? Difficile d’opérer la distinction. Encore plus sur les socles du couloir où la commissaire d’exposition se joue de nos représentations. En filigrane, c’est une partie de l’histoire du pop-art et de ses précurseurs, Duchamp et les dadaïstes, qui ressurgit. Nous commençons ainsi, non pas à nous demander si tel ou tel objet, notamment de l’artisanat célèbre comme le Coq de Barcelos, est un ready-made, une extrapolation ou une énième copie, mais plutôt à cogiter sur nous-mêmes, aux éléments intuitifs et intellectuels qui nous font apprécier l’objet présenté.

La répétition et les différences d’installation de certains d’entre eux opèrent donc ici comme des moyens de détourner nos préjugés sur la place qu’ils devraient prendre. Nous réapprenons alors à penser la forme. A stimuler notre curiosité et à redéfinir les canaux parmi lesquels l’art est amené à s’exprimer.

Questionnement sur les flux migratoires

Quelques signes trahissent toutefois leurs auteurs. A l’instar de ces montages photographiques minutieusement étudiés, cette prise de vue au hublot d’un avion ou ce papier peint trop particulier pour se confondre avec les autres éléments de cet intérieur fictif. Ces travaux dévoilent en outre des sujets qui dépassent le cadre formel de cette exposition. La crise immobilière et les processus liés aux flux migratoires et aux distorsions socioculturelles qu’elles entraînent, occupent de fait une place non négligeable dans l’espace. Certains y verront une logique, d’autres aucune. Pourtant, ces œuvres construisent des ponts entre l’histoire d’un déracinement répété, où la mémoire comme les gens sont souvent réduits à des chiffres, et la recherche plus profonde sur la place de l’art dans notre environnement direct.

Idée rassembleuse

La tentative est audacieuse. Vouloir concilier des interrogations propres au champ d’expression de l’art contemporain par le biais d’un appartement portugais reconstitué, dénote effectivement une réelle volonté de surprendre. Mais l’idée fonctionne. L’exposition intéressera ainsi autant les amoureux de la culture portugaise, qui y dénicheront plusieurs fétiches, que les amateurs d’art contemporain qui trouveront là matière à réflexion.

INFO +

La Chaux-de-Fonds, Quartier général, anciens abattoirs, rue du Commerce 122; jusqu’au 22 octobre. Du mercredi au dimanche, de 14h à 18 heures.

six artistes retenus

Pour la réalisation de cette exposition, Quartier général a bénéficié de la participation active d’une multitude d’acteurs et de nombreux bénévoles. En procédant par un large appel, l’espace d’art a reçu de très nombreuses propositions et forcément une multitude d’objets, y compris de l’ambassade du Portugal en Suisse. De même pour les artistes. Parmi la vingtaine de projets soumis, la commissaire a fait le choix de sélectionner les travaux de six artistes, Paulo Arraiano, Gerson Bettencourt Ferreira, Nelson Garrido, Marco Godinho, Jérémy Pajeanc et Maria Trabulo.

Photos d’identité

En plus de leur rôle discursif dans l’exposition, ces travaux permettent de mettre en lumière les enjeux artistiques liés à la diaspora en Europe. Comme ce drapeau blanc, sans identité, mais trop lourd pour être dressé, de Maria Trabulo, ou la conjonction du filet d’accrochage pour valises et des tongs, à mi-chemin entre la narration sur l’émigration des Portugais à travers le monde et la recherche formelle. Nous retiendrons enfin le travail de Marco Godinho et son mur de découpes de photos d’identité sans têtes. Dans cette démarche, le rebut des offices d’identification devient œuvre d’art, au service d’un discours sur l’être humain en mouvement.

le contexte

En marge de la manifestation «Olá Portugal» qui commence le 15 septembre, Quartier général propose une expérience hybride dans l’appartement des Da Silva, une famille portugaise fictive.


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